Romancing SaGa 2 (en test ici) a été traduit en anglais au bout de 23 ans. Un record, mais hélas pas un cas isolé. Et quand les jeux sont localisés, on est pas à l’abri de quelques surprises… plongez avec moi dans l’enfer des localisations…

En 2016, il n’est pas surprenant de voir un Final Fantasy XV traduit dans 8 langues et même doublé dans trois langues dont le français. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi et , pour prendre un exemple dans la même série, ce n’est qu’à partir de Final Fantasy VII que le public francophone a pu bénéficier d’une localisation. Nous sommes en 1997 et la série existe depuis 10 ans.

Mais pourquoi une partie des joueurs est-elle privée de jeux qui sont pourtant, au Japon, des million sellers?

Des contraintes techniques

Difficile de se représenter aujourd’hui les équipes de développement des années 80-90. A cette époque, le jeu vidéo n’est pas encore l’industrie qu’on connait aujourd’hui, au sein de laquelle
des équipes titanesques travaillent pendant des années sur des titres avec des budgets pharaoniques. Les équipes sont modestes : quelques dizaines de personnes pour les jeux les plus ambitieux. La localisation est souvent assurée par une ou deux personnes. On peut citer Ted Woolsey pour les versions américaines des Final Fantasy ou Véronique Chantel qui travaille pour Nintendo France sur des titres comme Zelda ou Secret of Mana.

Or, si traduire les quelques textes d’un jeu de plate-formes ou de combat est une sinécure, un RPG, avec des centaines de dialogues, va demander un travail beaucoup plus long et fastidieux et certaines localisations seront abandonnées pour des histoires de calendrier.

La structure même de la langue est un frein : le japonais est une langue très synthétique, tant dans sa grammaire que dans sa graphie. Un seul hiragana ou katakana (les deux syllabaires pour écrire le japonais) correspond à une syllabe chez nous, tandis qu’un kanji représente une idée. On peut donc dire beaucoup de choses dans une petite fenêtre de dialogue. Or, les capacités techniques des consoles 8 et 16 bits étant limitées, les équipes de localisation devaient se débrouiller pour caser leurs textes dans le même espace que la version originale. Cela occasionnait, au mieux une perte de sens et des contenus éludés, souvent des traductions catastrophiques comme celle de Final Fantasy VII et au pire des jeux impossibles à sortir en occident.

C’est ce que l’on disait à l’époque d’une éventuelle sortie américaine Final Fantasy V, bien que la sortie trop proche de l’épisode suivant puisse aussi expliquer son passage à la trappe.

la localisation dans le jeu vidéo Retro

Il faudra attendre 1999 pour que les USA bénéficient d’une traduction de FFV, à l’occasion de la sortie sur PS1 de Final Fantasy Anthology                     

Car ce public est un peu mieux loti que nous : s’ils n’ont pas eu droit à tous les épisodes, ils en ont quand même eu quelques uns.

Ainsi, la numérotation des titres des FF sortis aux US (ceux que les joueurs français de l’époque se procuraient en import, à moins de lire le japonais…) s’est retrouvée complètement chamboulée :

 

Titre Japonais Titre américain Titre européen
Final Fantasy Final Fantasy
Final Fantasy II
Final Fantasy III
Final Fantasy IV Final Fantasy II
Final Fantasy V
Final Fantasy VI Final Fantasy III
Final Fantasy VII Final Fantasy VII Final Fantasy VII

 

On passe de III à VII, tandis qu’en europe, on passe de 0 à VII…

la localisation dans le jeu vidéo Retro

Le Final Fantasy II américain… en fait Final Fantasy IV… Easytype.

Des années plus tard, l’engouement naissant pour le rétro aidant, les titres manquants nous parviendront à l’occasion de portages, remakes et autres remasters.

Mais si cette confusion entre les titres japonais et US est due à la non-diffusion de certains titres, il arrive parfois que ce soient les éditeurs eux-mêmes qui sèment le trouble à des fins marketing.

Ainsi, une fois la license Final Fantasy installée sur le marché américain, Square s’est servi de son nom pour promouvoir d’autres séries. 4 jeux verront le jour sur Game Boy aux USA : Final Fantasy Legend 1 à 3 et Final Fantasy Adventure. Les trois premiers sont les premiers épisodes de la série SaGa, tandis que le dernier n’est autre que Seiken Densetsu, qui donnera par la suite naissance à la série connue en occident sous le nom de Mana. Il nous parviendra d’ailleurs, et  (pourquoi faire simple?), sera rebaptisé Mystic Quest…

            Le choc des cultures

             Pourquoi l’Europe doit-elle se contenter des miettes de la petite portion à laquelle ont droit les Etats-Unis? C’est souvent une affaire de culture.

En effet, si un titre est jugé trop “exotique” pour l’Europe, il arrive bien souvent que les éditeurs n’y voient pas un marché suffisament important pour rendre la localisation rentable.

Un de ces aspects jugés trop nippons est la difficulté. De nombreux jeux seront estimés trop durs pour le marché occidental, ce qui explique notamment que les J-RPG aient mis aussi longtemps à se démocratiser chez nous. Notons d’ailleurs que FFIV, sorti aux Etats-Unis en tant que FFII, sera simplifié pour le public américain. On le connais aussi sous le titre “Final Fantasy IV Easytype”…

Parfois, cette différence culturelle peut être surmontée en altérant légèrement le jeu. Cela se limite la plupart du temps à l’elusion de certaines références lors de la traduction, mais il faut parfois modifier le jeu plus en profondeur.

Ainsi, Alex Kidd, sur Sega Master System, ne mange plus des Onigiri, boulettes de riz japonaises, mais des burgers dans les versions occidentales.

la localisation dans le jeu vidéo Retro

Alex Kidd au Japon…

la localisation dans le jeu vidéo Retro

…et dans le reste du monde.

Le cas de Super Mario Bros 2 sur Famicom/NES fait école : la suite des aventures du plombier moustachu est jugée trop difficile pour les occidentaux et le jeu n’est pas localisé. Dans le même temps, Nintendo veut exporter Doki Doki Panic!, un jeu s’appuyant sur une licence inconnue des publics américains et européens.

Les sprites des personnages seront remplacés par ceux de Mario, Luigi, Toad et Peach et le jeu sortira sous nos latitudes en tant que Super Mario Bros 2.

la localisation dans le jeu vidéo Retro

Doki Doki Panic! au Japon…

la localisation dans le jeu vidéo Retro

…devient Super Mario Bros 2 en occident!

La censure joue aussi, dans les années 80-90, un rôle important dans la localisation de certains titres. Les japonais sont moins frileux que les américains en ce qui concerne les thématiques matures : le sexe et la violence. En outre, il n’existe pas encore de classification par age (ESRB aux USA et PEGI en Europe). Certains contenus sont donc édulcorés. Cette pratique existe toujours, on a par exemple récemment vu des tenues pour les personnages féminins de Bravely Default sur 3DS être altérées pour les versions occidentales car jugées trop sexy.

Les références à la religion, assez fréquentes dans les versions d’origine, sont aussi systématiquement bannies. L’église d’Illusion of Gaia sur SFC devient une école dans Illusion of Time sur Super Nes. La magie “sacrée” de Final Fantasy devient “White” ou “Pearl” dans les traductions.

 

la localisation dans le jeu vidéo Retro

Les magies de FFVI en version US : la magie sacrée est devenue “Pearl”.

            Imbroglios juridiques

             Certaines localisations sont contrariées par des affaires de droits. En effet, il arrive qu’un éditeur possède les droits pour exploiter une license au Japon, mais pas dans le reste du monde.

Cela peut déboucher sur un abandon pur et simple, ou sur des altérations du contenu, de manière à exploiter une autre license.

L’exemple le plus célèbre est la série Mickey Mouse de Kemco. La société a en effet le droit de produire des jeux mettant en scène la souris au pays du soleil levant, mais pas dans le reste du monde. Pourtant elle compte bien profiter des capitaux occidentaux.

La série sera déclinée dans de nombreuses versions dont le protagoniste changera en fonction des territoires qui les accueilleront : Mickey, bien sûr, mais aussi Bugs Bunny, Roger Rabbit, Garfield, Peter Venkman des Ghostbusters et même… Hugo Délire.

la localisation dans le jeu vidéo Retro

Le jeu original avec Mickey Mouse…

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…et sa version occidentale renommée Bugs Bunny in Crazy Castle.


            Jeux alternatifs

            Si certains titres n’ont jamais pu franchir les frontières de l’archipel, une tendance étonnante a aussi eu cours à l’époque des consoles 16 bits : des jeux spécialement développés pour les marchés américains et européens.

Les occidentaux ne sont pas assez bons pour jouer à Final Fantasy? Donnons leur Final Fantasy USA : Mystic Quest, rebaptisé pour l’europe Mystic Quest Legend (mais sans lien avec le Mystic Quest sur Game Boy…) un FF ultra simplifié, un jeu qui, loin d’être formidable, aura quand même donné un os à ronger aux joueurs en manque de RPG japonais.

Bien que Secret of Mana ait rencontré un grand succés en occident, sa suite Seiken Densetsu 3 ne sera pas localisée (et ne l’est toujours pas à ce jour…) Square USA nous propose à la place Secret of Evermore, qui s’avère être une très bonne surprise.

Ce jeu reprend les codes de Secret of Mana en y ajoutant quelques innovations de gameplay assez bien pensées, notamment l’alchimie qui permet de lancer des sorts et requiert pas mal de micro management.

la localisation dans le jeu vidéo Retro

Seiken Densetsu 3 n’a jamais été officiellement traduit, mais on peut trouver des traductions amateur.

la localisation dans le jeu vidéo Retro

Secret of Evermore, bien que moins ambitieux que Seiken Densetsu 3, reste une très bonne surprise.

            Tout vient à point…

Jeux jamais traduits, contenus altérés de façon plus ou moins drastique, libertés prises par les traducteur ou traductions catastrophiques… On voit vraiment de tout du côté des localisations!

Quand on ne lit pas le japonais, il n’existe que peu de solutions pour profiter pleinement de l’expérience originale. S’armer de patience en espérant une localisation de qualité en est une. Les communautés de traducteurs amateurs en sont une autre et certaines font un excellent travail, permettant au monde de découvrir des trésors méconnus ou d’éviter les pièges des mauvaises traductions.

Toutefois, cette option nécessite de recourir à l’émulation. Souvenons-nous que le téléchargement de roms, même hackées est illégal. Chacun prendra donc ses responsabilités…

En tout cas, Romancing SaGa 2 nous le prouve : tout vient à point à qui sait attendre!

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